Fracture

Texte de Céline Escouteloup

L’œuvre de Jannick Deslauriers est une ode à la fragile vie. Avec Fractures, ses objets de textile prennent corps, aussi bien en deux dimensions qu’en trois dimensions, et se déploient dans les airs, occupant l’espace dans toute sa verticalité. Ils se gorgent parfois d’un rouge explosif (Pavots, 2008-2009). Ils s’enrichissent de motifs et d’ornements fleuris, méticuleusement brodés. Dentelles, crinoline célèbrent sensualité et féminité des matières précieuses. Les textiles nous rappellent aux corps : fibres organiques, enveloppes des chairs, lieux de suggestion et de désir. Fauteuil, brique, tricycle, sécheuse, cafetière, télévision, lustre : c’est ici tout un attirail d’objets familiers issus de notre quotidien qui se déverse, depuis la façade d’une petite maison, en une coulée de lave au cœur de la galerie. Quoi de plus incarné, de plus concret, enfin de plus habité, que cette convocation immédiate de notre vie intime ? Quelle installation plus installée que celle-ci ?

Seulement voilà. Les fils dépassent, et les objets sont prêts à se défaire. Leur transparence les fait déjà disparaître. Souvent, la vraie couleur leur est refusée et ils doivent s’en tenir à l’inerte noir et blanc. En suspension, ils nous font voir l’espace qu’ils remplissent et le vide tout autour. Surdimensionnés, ils sont plus que jamais présents, mais d’une inquiétante étrangeté. La petite maison, coiffée d’un nuage de fumée aussi riant que préoccupant, vomit une coulée de lave dans laquelle déborde, sans pudeur, l’intérieur sur l’extérieur. Une coulée libre et joyeuse d’expression…Ou menaçante. Dynamique…Ou figée. A chaque instant, chaque élément semble sur le point de se volatiliser ou de s’effondrer, entre absence et présence, vide et plein, mouvement et paralysie. Menace perpétuelle d’extinction : il en va ainsi du monde, de nos perceptions, mais aussi, bien sûr, de nous-mêmes.

« There is a crack in everything. That’s how the light gets in », chante Leonard Cohen. C’est dans cette contradiction que se logent poésie et sagesse de l’artiste. Car aussi préoccupée soit-elle par la représentation de la nature éphémère de chaque chose-être, Jannick Deslauriers persiste à le faire avec délicatesse, légèreté, et même humour. D’une fissure, précisément, peut jaillir la lumière. De la condamnation à la fin, la beauté de l’instant. De la noirceur, la création d’une magicienne, et d’un coup de baguette, une apparition ou une disparition. Dans ce conte enchanté, on évolue comme un enfant sur la pointe des pieds risquant de trouver sous une pierre, un bout d’enfer ou de paradis, une fée ou un monstre, une merveille aussi bien qu’une épouvante : il suffirait d’un simple glissement de perception.

A word close to ‘ruin’ is ‘derelict’, yet these two terms prompt opposite reactions — a ruin inspiring poetry, the other calling for demolition.- Gilda Williams

Text by Natasha Chaykowski

The precariousness of all material arrangements is a cosmic reality. Nothing in this world is immune to the constant imperative of universal physical flux that manifests itself as ruination. Flowers sprout from seedlings and perish as frost settles in, even the most monolithic of buildings crumble at the foundations after years of erosion and subtle topographic shifting, and the passing of time takes an inevitable toll on our very own bones and skin. As they say, from ashes to ashes, dust to dust. Jannick Deslauriers’s woven sculptures fix specific moments in the process of change, inviting a consideration of impermanence through the use of delicate materials, whimsical forms, and their ethereal, floating presence.

The artist’s practice is characterized by a technique, use of materials, and aesthetic that is largely consistent; her sculptures are typically made of flimsy, translucent fabrics—lace and organza—that, when sown together in three-dimensional shapes, slump at odd angles, yearning to succumb to the demands of gravity. While her materials and aesthetic remain constant, her subjects are diverse, from industrial vehicles—tanks for example—and large pieces of furniture to preternatural arrangements of mushrooms and vivid displays of poppies. In rendering these varied objects—the organic and the manufactured—uniformly in diaphanous materials, Deslauriers fixes all matter in a state of delicate suspension.

In 2013, Deslauriers exhibited a series of works at Art Mûr that re-imagined construction implements—scaffolding, power tools, wheelbarrows—but here, she presents the antithesis of such creation in her consideration of the particularities of demolition. Her installation, a melange of drawing and sculpture, comprises a house, collapsing and half-broken, that expels an effluence of domestic and organic objects. These destructed materials are fixed in the moment of their reluctant acceptance of assured decay and disuse. Here, the artist contrasts the realities of demolition with floral forms, compounding the typically distinct material categories of the manufactured and the organic. Her works seem to suggest that, with the passing of time, these categories cease to exist at all.

Deslauriers’s delicate florals and gauzy textures usher her architectural subject matter from the domain of the derelict to that of the poetic, democratizing all forms of ruination; silk, lace, brick, and metal all in their turn decompose. After all, there are no material hierarchies in the realm of dust.